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Treize pour cent dans les sondages, deuxième le soir du vote : Le Pen et l'erreur des sondages du 21 avril 2002

Résumé. Les derniers sondages donnaient Jospin à 17,8 % et Le Pen à 13,0 % ; Le Pen a obtenu 16,9 % et éliminé Jospin (16,2 %) du second tour. Tous les instituts ont sous-estimé l'extrême droite et surestimé les petits candidats de la gauche sortante, et la Commission des sondages a mis en cause les échantillons téléphoniques, des redressements politiques trop prudents et le lissage des chiffres publiés.

Polling Forecast · 2 novembre 2026 · 8 min de lecture · France, 2002 presidential election, first round, polling error, final polls, inquiry, pollster methods

Résumé

Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen est arrivé deuxième au premier tour de l'élection présidentielle avec 16,9 %, et Lionel Jospin, Premier ministre socialiste, a été éliminé avec 16,2 %. Les derniers sondages donnaient en moyenne 13,0 % à Le Pen et 17,8 % à Jospin : une avance de près de cinq points pour Jospin, devenue un retard de 194 600 voix. Le Pen a été sous-estimé de 3,9 points, et les petits candidats de la gauche ont été surestimés. Les sondages ont saisi la tendance (Le Pen en hausse, Jospin en baisse) mais pas son ampleur : le redressement politique d'un vote d'extrême droite sous-déclaré au téléphone était trop prudent, et beaucoup d'électeurs se sont décidés tard, face à seize candidats.

Ce que disaient les sondages

La loi du 19 février 2002 venait de limiter l'interdiction de publication à la veille et au jour de chaque tour : les sondages pouvaient donc paraître jusqu'au vendredi 19 avril. Voici la dernière enquête de chacun des six grands instituts :

Institut Fin du terrain Chirac Jospin Le Pen Laguiller Bayrou Chevènement
CSA 18 avril 19,5 18,0 14,0 7,0 6,0 6,5
Sofres 18 avril 19,5 18,0 12,5 6,5 6,0 6,5
Ipsos 18 avril 20,0 18,0 14,0 7,0 6,0 6,5
BVA 18 avril 19,0 18,0 14,0 8,0 6,0 6,0
Louis Harris 17 avril 20,0 18,0 13,0 8,0 7,0 6,0
Ifop 13 avril 20,0 16,5 10,5 7,0 6,5 8,5
Moyenne 19,7 17,8 13,0 7,3 6,3 6,7

Cinq instituts sur six donnaient exactement 18 % à Jospin. Le dernier sondage publié de l'Ifop datait de cinq jours de plus que les autres, et c'est lui qui plaçait Le Pen le plus bas. Aucun sondage ne mettait Le Pen devant Jospin, et aucun ne les séparait de moins de quatre points.

Ce qui s'est passé

Le Conseil constitutionnel a proclamé Chirac à 19,88 % (5 665 855 voix), Le Pen à 16,86 % (4 804 713) et Jospin à 16,18 % (4 610 113). Bayrou a obtenu 6,84 %, Laguiller 5,72 %, Chevènement 5,33 %, Mamère 5,25 %, Besancenot 4,25 % et Hue 3,37 %. L'abstention a atteint 28,40 %.

Par rapport à la moyenne, Chirac était presque exact (0,2 point de moins). Le Pen a fait 3,9 points de plus et Jospin 1,6 point de moins. L'erreur ne s'arrêtait pas là. Robert Hue a été surestimé de 1,9 point, Laguiller de 1,5, Chevènement de 1,3 et Mamère de 0,8. Ensemble, Jospin, Hue, Mamère et Taubira, les candidats de la majorité sortante, totalisaient 30,6 % dans les sondages et ont obtenu 27,1 %. Le Pen et Bruno Mégret réunis étaient à 15,3 % et ont obtenu 19,2 %. Sur l'écart entre les deux premiers du scrutin, Chirac et Le Pen, les sondages se trompaient de 3,6 points. Sur l'écart qui a décidé de la qualification pour le second tour, Jospin contre Le Pen, ils se trompaient de 5,4 points.

Pourquoi : ce qu'ont conclu les sondeurs

Commission des sondages, rapport sur les élections de 2002. L'autorité de contrôle a examiné les 193 sondages liés à la présidentielle publiés entre avril 2001 et le 5 mai 2002. Elle a imputé l'erreur aux méthodes et aux conditions d'enquête plutôt qu'à un institut en particulier. Les sondages par téléphone ne touchaient plus les personnes équipées seulement d'un portable ; les taux de refus augmentaient ; et parmi les répondants, la part de ceux qui n'exprimaient aucune intention de vote augmentait aussi, si bien que les chiffres publiés reposaient sur quelques centaines de personnes. Dans un communiqué du 18 décembre 2001, elle avait averti que les scores inférieurs à environ 5 % n'étaient pas significatifs, et que le redressement politique était le plus difficile pour les candidats marginaux ou extrémistes. Son constat le plus grave portait sur les scores publiés « hors fourchette » : des instituts publiaient des chiffres situés en dehors de l'intervalle issu de leurs propres redressements, choisis au vu d'études qualitatives, du contexte politique ou des résultats des autres instituts. Elle citait un sondage de second tour qui publiait Jospin à 51 % alors que ses propres redressements donnaient de 54,3 % à 56,7 %. La commission a estimé que les résultats du 21 avril avaient confirmé le bien-fondé de sa mise en garde, diffusée avant le scrutin, sur l'absence de valeur prédictive des sondages, et a regretté que France 2 ait refusé de la diffuser.

Durand, Blais et Larochelle, présentation à l'Université Laval en février 2003 (publiée en 2004). Ils ont constaté une sous-estimation de Le Pen de trois à six points selon les instituts, bien au-delà de l'erreur d'échantillonnage, et ont relevé plusieurs causes à la fois : des terrains de 2,2 jours en moyenne, contre six ou sept au Canada, qui favorisent les personnes faciles à joindre ; la sous-représentation des numéros sur liste rouge et des personnes âgées sans téléphone personnel ; le poids des quotas, du redressement par le souvenir de vote et de la répartition des indécis ; et un effet de troupeau, « l'effet Saint-Guillaume », entre sondeurs formés à la même école qui se rapprochaient les uns des autres. Ils demandaient aux instituts de publier leurs méthodes de redressement et leurs résultats bruts.

Jean-Paul Grémy (2011) a repris les douze sondages publiés au cours des deux dernières semaines. Le Pen progresse sans interruption, de 9,5 % (Ifop, 11 et 12 avril) à 14 % (Ipsos, 17 et 18 avril) ; une simple extrapolation linéaire à partir des dates de terrain lui donnait environ 17 % le jour du vote. Dans la dernière enquête Ipsos, 41 % des personnes interrogées déclaraient pouvoir encore changer d'avis.

Les sondeurs, avec le recul. Devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale en 2025, Frédéric Dabi (Ifop) a déclaré qu'« à l'époque du téléphone, il y avait parfois des écarts délirants entre un résultat brut et un résultat après redressement, par exemple pour Jean-Marie Le Pen », et qu'en 2002 tous les sondages avaient montré le tassement de Chirac, la forte baisse de Jospin et la montée de Le Pen. Brice Teinturier (Ipsos) a expliqué que dans les années 1980 et 1990, la reconstitution du vote antérieur dans les échantillons téléphoniques était si éloignée de la réalité que le redressement devait corriger énormément.

Ce que montrent nos données

Les six instituts ont tous sous-estimé Le Pen, de 2,9 points (CSA, Ipsos, BVA) à 6,4 points (Ifop, dont l'enquête était la plus ancienne). Les quatre sondages achevés le 18 avril lui donnaient en moyenne 13,6 %, encore 3,2 points de moins que son score : l'erreur ne tenait donc pas seulement à des terrains trop anciens. Ce n'était pas non plus une poussée tardive surgie de nulle part : la tendance figurait dans les données, et les instituts se sont arrêtés avant d'en tirer toutes les conséquences.

La série des premiers tours de présidentielle de notre base va dans le sens du constat de la commission. Le candidat du Front national a été sous-estimé en 1988 (de 2,4 points, d'après un seul sondage conservé), en 1995 (1,3) et en 2002 (3,9), la plus forte erreur que nous ayons sur cette famille politique. En 2007, après le choc, les sondages ont surestimé Le Pen de 3,3 points, ce qui ressemble à une correction allée trop loin. Depuis, les écarts sont plus faibles et changent de signe : Marine Le Pen a été sous-estimée de 2,0 points en 2012, surestimée de 0,9 en 2017, et presque exacte en 2022 (0,2 point de moins).

L'autre moitié de l'histoire de 2002, c'est la gauche. Dans notre moyenne, les quatre candidats de la majorité sortante étaient surestimés de 3,5 points au total. L'erreur propre à Jospin était de 1,6 point ; l'essentiel du reste venait de Hue (1,9) et de Mamère (0,8), en partie compensés par Taubira, sous-estimée de 0,7 point. Chevènement, hors de cette majorité, était lui aussi trop haut de 1,3 point. Une petite surestimation de la gauche et une forte sous-estimation de l'extrême droite, dans une course jouée à 0,7 point, ont suffi.

Ce que les sondeurs ont changé

  • La commission a durci ses règles. Dans son rapport de 2002, elle demandait aux instituts de lui fournir tous les éléments extérieurs au sondage utilisés dans leurs redressements, et à la presse de publier la fourchette des résultats redressés à côté du score retenu. Lors d'une réunion le 17 mai 2002, la plupart des instituts ont jugé l'idée séduisante, mais ont estimé que les journaux ne l'accepteraient pas. En 2007, la commission exigeait que les instituts gardent la même méthode pour leurs indicateurs pendant toute une campagne et justifient tout score hors fourchette. Elle impose désormais une colonne de référence, pour que le score de chaque candidat soit issu du même estimateur.
  • De nouvelles méthodes sont vite apparues. En 2007, Ipsos a lancé un baromètre quotidien en continu dès le début du mois de mars, et OpinionWay a présenté à la commission ses enquêtes réalisées uniquement auprès d'internautes.
  • Le passage en ligne. Au cours de la décennie suivante, les instituts sont passés du téléphone aux panels en ligne. Dans son rapport 2024, la commission constate que la valeur prédictive des sondages a « progressé considérablement » avec ce changement ; Brice Teinturier a déclaré devant la commission d'enquête en 2025 que la reconstitution du vote antérieur dans les panels en ligne est assez proche de la réalité pour que le redressement soit beaucoup moins brutal qu'autrefois.
  • La loi a changé. Depuis la loi du 25 avril 2016, tout sondage publié doit mentionner ses marges d'erreur, et les notices des instituts sont désormais publiées sur le site de la commission.

Ce que cela implique pour notre prévision

L'erreur de 2002 fait partie de l'historique dont notre prévision présidentielle tire ses leçons. Au premier tour, les erreurs passées sur la famille d'extrême droite fixent l'ampleur des variations de son score dans nos simulations. Au second tour, nous appliquons une correction tirée des trois seconds tours avec un candidat du RN, selon notre règle habituelle : la moitié de l'erreur moyenne passée, conservée uniquement parce qu'elle aurait rapproché la prévision du résultat à quatre des cinq seconds tours, chacun étant prédit sans connaître son résultat. Les petits candidats sont la seconde leçon de 2002 : quelques points de surestimation répartis entre plusieurs d'entre eux peuvent décider de qui accède au second tour. C'est pourquoi nous lisons une course serrée pour la deuxième place comme serrée, même quand tous les sondages placent le même candidat devant. La méthode est exposée dans notre étude sur l'erreur des sondages en France, et le bilan de chaque institut dans notre classement des instituts français.

Sources

Comment citer

Polling Forecast (2026). Treize pour cent dans les sondages, deuxième le soir du vote : Le Pen et l'erreur des sondages du 21 avril 2002. Consulté le 2 novembre 2026 sur https://www.pollingforecast.com/research/missed-fr-2002-pres-fr. Les chiffres en direct changent avec les nouveaux sondages ; la date ci-dessus est celle de la dernière révision du texte.

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